UNE CARESSE Et si j’avais flirté avec Ana ? 17 mars 2017

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2013. L’année de la terreur. L’année de la défaite. En 2013, je doublais ma première année de médecine, et sans véritablement le savoir, je m’apprêtais aussi à passer les concours infirmiers. L’année précédente avait été très compliquée et les heures de travail, l’esprit concours et toutes choses ont rendu ma vie différente. Différente pour ne pas dire inexistante. J’ai éloigné de moi mes parents, mes amis. Rien ne m’intéressait vraiment. Aujourd’hui, ça fait un peu plus de 3 ans. 3 ans c’est une victoire à mes yeux.

Mes propos semblent peut être décousus mais c’est seulement aujourd’hui que je me sens réellement capable d’en parler. Parce qu’il est là, parce qu’il est le héros de mon histoire. Parce qu’ils sont là eux aussi, ceux qui se sont inquiétés pour moi. J’ai d’abord accepté, puis réfléchis. J’y ai pensé, et maintenant j’ai besoin de poser les mots pour laisser tout ça derrière moi un bonne fois pour toute.

En 2013, je doublais ma première année de médecine. Cette année là, j’avais l’envie et la force. J’avais travaillé tout l’été, j’avais déjà commencé à réviser. Je m’étais déjà gavée d’informations de tout genre, notamment de la biologie sous toutes ses formes. J’ai commencé l’année en aout. Jusqu’en janvier je n’ai fais que ça.

6h. Le réveil sonnait. 6h05. 6h10. 6h30. Prête à partir en cours. Encore quelques lectures de dernières minutes pour être à jour en cours.

8h. Début des cours. 12h fin des cours. 12h30 début des révisions. 23h épuisement. 6h. 6h30. 8h. 12h. 12h30. 23h. Tiens et si ce soir je prenais le temps d’écouter mon corps et de manger. 23h, un jour sur deux. un peu de pâte. Des pâtes et c’est tout.

Au fur et à mesure que les jours passaient, je crois que sans le vouloir, je les ai mis de côté. Mes parents. Cette année là représentait tellement d’enjeux. Et si je devais tout recommencer à zéro ? Si cette voie n’était pas la mienne ? Et si je ne me donnais pas assez pour réussir ? Je crois avoir réussi à donner le change cette année 2013. Je crois avoir réussi à faire croire que je maitrisais tout. J’ai tellement voulu le faire croire, que moi même, j’y ai adhéré. Je pensais que je maitrisais tout et je n’acceptais aucune aide. Je voulais faire à ma façon, comme je pensais être le mieux pour moi et comme je pensais réussir à maitriser.

Mon planning faisait en sorte que je n’étais jamais à jour dans mes cours pour les colles. J’essayais de toucher aux cours 5 fois : J0/J2/J4/J14/J21. La première semaine a été plutôt simple mais lorsque le même jour j’avais tous ces jours là à la fois, je travaillais encore plus tard. A 20h, j’appelais mes parents. Je disais que je maitrisais tout.

Septembre. Octobre. Novembre. J’ai perdu 1kg, 2kg, 3, 4, 6. Plus les jours passaient, plus j’oubliais de manger. Je ne voulais pas maigrir, j’oubliais juste de manger. Je n’oubliais pas de me préparer à manger, je n’oubliais pas l’heure du repas. J’étais tellement l’esprit à apprendre, que j’en oubliais toutes les choses naturelles qui doivent être faites. J’oubliais qu’il était normal de boire, de manger. J’oubliais même de demander aux autres comment ils allaient. J’oublier tout. Même parfois j’oubliais qu’il existait d’autres personnes que moi dans mon entourage.

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J’ai oublié tous ces faits. J’ai oublié ce que c’était de vivre. Chaque jour un peu plus. J’étais reclue. Je vivais dans la bulle rythmée par les cours et seulement les cours. En Janvier, les résultats sont tombés. Je n’avais même pas eu la moyenne. J’avais tout donné comme jamais pour rien. En parallèle je préparais aussi les concours infirmiers. Alors, elle m’a ouvert les yeux. J’ai réalisé. Je n’étais plus moi. J’étais agressive, désagréable, perpétuellement triste, fatiguée, déprimée. Je faisais à peine 40kg. 39 peut être. Pas plus.

Je ne finissais pas ma tranche de jambon, je n’avais plus faim après avoir mangé 3 pâtes. Je ne rentrais pas dans la plus petite taille des magasins mais cela ne me dérangeait pas. C’est lors d’un week-end chez mes parents que je m’en suis rendue compte. Je m’en suis rendue compte mais je n’ai rien pu faire. Je ne pouvais pas faire plus. Le mieux que j’ai eu à faire était de ne pas perdre encore, de ne pas réduire encore mon estomac. Je n’arrivais plus à manger, je toussais après chaque repas. J’avais oublié comment manger. Ce week-end là, je suis revenue vivre chez eux pendant 6 mois. Avant la rentrée suivante.

Ce soir là, j’ai paniqué. J’ai paniqué parce que je ne ressentais plus le gout. Pendant plusieurs semaines j’ai ne sentais plus les gouts. Mon palet était plat, les plats était sans cesse fades malgré le sel, malgré les épices. Ironiquement, je crois que j’aurais pu manger des choux de bruxelles sans être rebutée par leur odeur et leur gout. Pendant des mois, j’ai mangé par obligation. Je ne grignotais même pas. Pendant des mois et des mois, je mangeais parce qu’il était de coutume de manger. Je mangeais pour ne pas qu’elle s’inquiète.

L’été qui a suivi, on m’a critiqué. Sur le ton de la rigolade mais on m’a critiqué. « Tiens, elle pourrait manger plus Sarah, on dirait un tas d’os », « Mais tu as de la marge, prends une deuxième part de pizza », « Mais habille toi plus ample qu’on ne voit pas tes os ! », « Le rouge à lèvres te rend encore plus squelettique ». Je crois que mes parents n’ont pas entendu ces réflexions, mais peut être qu’aujourd’hui il comprendront ce qui motive encore ma rancoeur. J’ai subi des rires, des moqueries, des donneurs de leçons, des critiques. Tout ça sur l’argument d’humour mal placé. Tous ceci n’a pas servi à me faire aller mieux. Au contraire, tout ceci m’a encore moins donné envie de faire des efforts.

En Octobre suivant, je l’ai rencontré lui. Et après deux ans de vie à deux, il m’a réappris à manger, à penser manger, à aimer manger, a bien mangé. J’ai repris du poids. Aujourd’hui, je pèse 48kg. Pourtant, même à ce poids, parfois je culpabilise en prenant un chocolat. Je mange à en vomir pendant un repas et je ne mange plus pendant toute une journée. Encore aujourd’hui j’ai du mal à me nourrir 3 fois par jour. J’ai gout à la nourriture, à la restauration, mais si on ne me le rappelle pas je peux facilement me passer de manger. D’ailleurs, je ne prends toujours pas de petit déjeuner ; mais ça, je n’en ai jamais pris. Quant au repas du midi, je ne le prends que le week-end. Le reste du temps j’oublie, ou je n’en ai tout simplement pas envie.

Mon rapport à la nourriture en a été altéré, il l’est encore malgré tout ces efforts. Il m’aide tous les jours, m’oblige même, il le fait bien. Je le remercie. Je les remercie. Ils m’ont aidé et m’aident encore. Et même aujourd’hui j’ai encore des efforts à faire, même si je me prends souvent à dire que j’aimais mon corps avant, et que je me sentais beaucoup moins ballonnée, ou que j’aimais quelques peu être moins réactive, ou encore que je mange trop parfois, je crois que j’avance à petits pas. Je crois même, honteusement, que mon cycle menstruel s’est vu être plusieurs fois déstabilisé, pas arrêté non, mais déréglé. Des saignements en milieu de cycle, des cycles long ou courts alors que je suis réglée comme une horloge. Alors, oui, tout ça est bien fini aujourd’hui même si des séquelles sont toujours présentes, surtout psychologiquement.

En 2013, j’ai flirté avec Ana. J’ai eu honte et peur d’accepter de l’aide. En 2016, je me suis éloignée d’elle.

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6 Comments

  • Isender posted on mars 17, 2017 at 12:35

    Et si tu avais oublié de citer le rôle des cigares au miel dans ton processus de guérison…..

    le cigare au miel est le pire ennemi d’Ana, le cigare au miel vaincra !

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  • Eva - A la française, toujours chic posted on mars 18, 2017 at 12:59

    Ma chère Sarah,
    J’ai pris un petit moment de réflexion avant de t’écrire mon commentaire. J’ai d’abord lu ton article en rentrant de ma journée de cours, dans le train et j’en ai eu les larmes aux yeux. Tu as su raconter ce que beaucoup de personnes vivent en cachette sans le montrer. De la souffrance, énormément de souffrance et une bataille de tous les jours à devenir la personne que l’on souhaite, la personne qui nous rendra heureuse.
    Je ne peux pas dire que je comprends ta situation car la mienne est différente (j’aurais plutôt tendance à beaucoup manger même) et nous ne ressentons pas forcément la même chose face aux épreuves.
    Tu as été si courageuse et écrire cet article est d’une force incroyable, je te trouve formidable. J’espère tellement que tu retrouves le bonheur et la joie de vivre, que tu retrouves cette étincelle qui nous fait vibrer. Tu es l’une de mes inspirations, l’un de mes modèles et je souhaitais te le dire.
    Tu fais partie de ces femmes que l’on admire pour leur courage et leur classe, leur réussite et leur travail.
    Encore merci pour cet article qui fait réfléchir mille fois.
    Des bisous !

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    • Et si Welinty posted on septembre 16, 2017 at 2:07

      Mais alors toi ! Toi tu es vraiment trop adorable ! Je crois d’ailleurs, qu’avec tout ça c’est plus simple quand on se parle de façon plus intime et secrète.

      Merci encore pour ces doux petits mots, tu m’enlèves les miens de la bouche 🙂

      Merci !

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  • Laurène posted on mars 24, 2017 at 6:44

    Coucou 🙂
    J’ai lu ton article dès sa sortie et je me dis que tu as bien fait d’oser le publier. Ton histoire est vraiment touchante et je comprends tout à fait ce que tu as pu vivre. Parfois, on se laisse dépasser par les événements et on en oublie l’essentiel. Aujourd’hui, tu peux être fière de toi et de cette belle victoire. Cela a dû être extrêmement difficile de réapprendre à vivre, mais tu as réussi. J’admire ton courage. En cela, tu me donnes de l’espoir pour vaincre mes propres démons. Merci de nous avoir livré ce difficile moment de ta vie et je te souhaite tout le bonheur pour l’avenir. Le plus dur est derrière toi maintenant, il suffit de continuer sur cette belle lancée et je sais que tu vas y arriver !
    Bisous ♥

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    • Et si Welinty posted on septembre 16, 2017 at 2:04

      Bonjour Laurène,

      Je prends enfin le temps de te répondre parce qu’avant je ne le pouvais pas. Je crois que les vieux démons peuvent toujours trotter dans la tête mais finalement, faire ce qui rend heureux c’est ce qui rend le corps bien. Tout est lié et pourtant parfois c’est pas évident de s’en rendre compte 🙂

      J’espère que tes démons à toi s’éclaircissent ! Si tu as besoin de te livrer ou d’une oreille attentive, n’hésite pas à m’écrire par email, ce sera plus intime 🙂

      A très vite !

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