AUTRES Infirmière, ce métier de l’horreur ! 8 avril 2016

Infirmière. Ce mot résonne chaque jour dans ma tête. Chaque jour, chaque minute, chaque seconde. « Tu verras, tu soigneras les gens », « Tu verras, tu leur apporteras du bonheur, tu les aideras ». Infirmière.

Pour beaucoup, c’est le bonheur, comme une sorte de plénitude de son métier, de sa passion, de ce qui les rend entier. Pour beaucoup, c’est le métier du monde, celui de l’écoute et du partage. Infirmière. Ce métier de l’hypocrisie.
Chaque jour, j’essaie de me convaincre par tout les moyens, que c’est le métier qui me fera grandir, qui m’apprendra à vivre. Chaque jour je me confronte à l’horreur en essayant de me convaincre que ça passera. Non, ce n’est pas le métier si joyeux et si plaisant qu’il m’ait été donné de rencontrer.
Il y a dans ces hôpitaux, des gens malades. Des gens que l’on traite avec respect et courtoisie mais à qui on accorde à peine 5 minutes pour savoir comment ils vont et leur prodiguer des soins. Il y a dans notre formation, un intitulé qui se nomme « soins relationnels », mais a t’on jamais pris le temps de le réaliser, a t’on jamais eu conscience qu’un bon soin devait durer plus que la simple exécution. A t’on déjà pensé à ce que pouvait ressentir la patient pendant que l’on faisait notre travaille. Ne s’est-il jamais senti considéré ? Oui, bien sur, nous prenons notre métier à coeur, nous le mettons en avant et nous discutons gentiment pendant le soin. Mais c’est un soin comme un autre, à chaque porte le même discours rôdé qui semble pourtant être unique. A chaque porte son lot de soucis et de rigueur mais à chaque porte son manque d’intimité.
Il y a dans ces hôpitaux, des gens malades. Des gens qui détestent cet endroit et qui ne rêvent que d’une chose, rentrer chez eux. Il y a dans leur chambre, leurs affaires, leurs propriétés et leur âme. Mais cette chambre, ce n’est qu’un endroit livide qui empeste le produit désinfectant et la bétadine. Oh non, vous ne vous en rendez même plus compte maintenant. Mais sentez, respirez un peu cette odeur : vous puez l’hôpital, ses produits stériles, ses blouses sans émotions, ses murs impeccables ou tombant en ruine. Ce sont ils déjà dit qu’ils étaient heureux ici ? Et pourtant, c’est ce vers quoi il faut tendre, les rendre heureux. Mais y a t’on déjà pensé ? Finalement, nous entrons, nous parlons, nous appliquons, nous sortons et nous recommençons ce circuit toute la journée. On fini par être si bien rôdé que les émotions laisse la place à ce mur. Ce mur sans fin qui nous entoure encore et encore.
On nous avait prévenu ce premier jour de cours : « vous verrez, vos perceptions vont changer ». Si j’avais su, je n’aurais pas signé pour ne plus rien ressentir. Oh si, bien sûr, j’ai encore des émotions et je peux être attristée mais je ne ressens plus rien.
Pleurez vous encore devant des morts ? Avez vous la gorge serrée face à cette adolescente paraplégique, ressortez vous d’une chambre pour prendre un grand bol d’air après avoir vu cette jeune maman placée en soins palliatifs, et cet homme écroulé par terre apprenant que sa femme ne sortira plus d’ici, ne sachant pas comment parler à ses enfants. Oui, on les porte, on les aide, on fait preuve de compassion, on les soutien, on trouve des points positifs, on garde le sourire et on balai tout d’un revers de main en laissant tomber la blouse dans les vestiaires.
Mais eux, eux ils sont malades et ça change leur vie. Eux ils sont là, en sursis, sans trop en savoir. Ils ont des connaissances mais tout ça reste vague, un peu dans le brouillard. Ils sont dans un monde parallèle, ils n’en sortiront qu’une fois chez eux.

 

Il y a dans ces hôpitaux, des gens malades. Des gens qui souffrent, des gens à qui on donne tout, des gens qu’on aide. Des gens qui nous prennent pour des héros. Et il y a moi. Moi qui pleure dans ma voiture, moi qui tremble en décrochant ma blouse de son cintre. Moi qui laisse échapper un sanglot en enfilant ma chaussure. Il y a moi. Moi qui monte ses escaliers de l’enfer. Qui ouvre cette porte de l’horreur. Et si c’était moi, ma mère, mon grand-père, mon conjoint, mes enfants. Et si c’était moi qui attendais la mort.
Il y a dans ces hôpitaux, des gens malades. Des gens malades qui prennent ce prétexte pour nous considérer comme leurs esclaves. Des gens qui sonnent sans relâche pour exprimer leurs rancœurs. Qui se permettent de te tutoyer, de tout déranger, parce que tu es là pour les servir. Il y a de ces gens qui expriment leur mal ou leur haine en te hurlant dessus, en t’enterrant sous le poids de leurs injures et de leur déconsidération à leur égard. Des patients qui t’enverraient presque leur plateau à la figure parce que l’antalgique n’agit pas immédiatement après la prise.
Il y a eu cette femme qui un jour m’a murmuré : « vous êtes jeune, vous êtes belle, vous me rappelez ma jeunesse. Je suis honteuse. Honteuse que vous me donniez à manger. Je me sens minable. Minable qui vous essuyez mes selles. Vous êtes jeune. Vous n’avez pas à faire ça ». Il y a eu un long silence et je lui ai rappelé que c’était mon métier, que j’appréciais discuter avec elle, qu’elle m’apprenait des choses. Puis je lui ai demandé si elle souhaitait qu’un soignant plus âgé prenne ma place. Elle m’a dit qu’elle aurait aimé être morte plutôt que de se voir dans cet état. Elle m’a expliqué qu’elle avait l’impression d’être au dessus d’elle même et de nous voir lui faire les soins. Qu’elle avait honte d’être comme ça. « Je ressens du dégoût en me voyant ». Combien sont-ils à être ressorti d’une conversation de ce type en l’oubliant quelques jours après. J’ai terminé de l’aider, je suis allée m’enfermer dans les toilettes et j’ai laisser échapper un sanglot.
Et lorsque vous avez le malheur de parler de vos angoisses à d’autres, on vous répond si simplement qu’il faut se forger, que cela n’enlève pas les émotions mais qu’il faut se blinder. Pardonnez moi, mais ne pas pleurer face à de tels propos, n’est pas humain à mon sens. Se blinder. Combien de fois l’ai-je entendu. J’ai l’impression d’être dans ces mondanités où il faut sourire et ne rien ressentir. « On travaille avec l’humain ». Non, pardonnez moi, mais on travail avec des personnes, des hommes, des femmes, des enfants, des adultes, leurs familles et leurs émotions.
Infirmière. Ce mot me répugne. Il m’achève chaque jour qui passe. Il me met à terre sans défense. Ce mot, ce milieu, ce métier, ces gestes m’évoquent l’horreur, l’enfer et la dépression. Nous sommes leur héros, mais à la fin de cette journée, lorsque j’enlève mes chaussures, lorsque je range ma blouse et que je passe mon manteau, suis-je vraiment heureuse d’avoir subi toutes ces choses. Je n’ai pas le droit de pleurer sans être juger.

A la fin de cette journée, je dois me taire, pleurer en silence, sourire et embellir ce métier. A la fin de cette journée, je dois me lever et recommencer. Mais à la fin de chaque journée, la marche à franchir est de plus en plus haute.

Ils sont là, c’est à eux de m’aider, ils le font si bien, mais moi, pendant encore un an, il me semble que je descend vers l’enfer.

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10 Comments

  • maman prend soin d elle posted on avril 8, 2016 at 11:42

    Belle lettre à coeur ouvert.

    Je suis infirmière depuis un peu plus de 6 ans maintenant. Ce que tu exprimes je le comprends, je le connais mais tu n à pas à subir ni à avoir honte de ne pas avoir d armure. J ai choisie de travailler la nuit, pour avoir le temps de soigner aussi bien le corps que l âme. Mais j ai aussi choisie de ne pas mettre d armure. Parfois je pleure de joie parfois de douleurs,de colère ou de tristesse. Parfois je rentres chez moi et je m effondre car je me suis totalement investie toutes une nuit pour soulager un corps malade, une famille en deuil, un esprit troublé. J ai même hurlé sur des médecins de rage de ne pas les voir agir, de laisser des personnes, des êtres humains souffrir. Ma famille ne comprends pas qu après 6 ans je suis encore touché par ce que je peux voir et entendre à l hôpital, que je puisse en être malade un week end entier. Mais c est un choix, car de l autre côté, en gardant mes émotions intact je peux resentir la joie et la reconnaissance. Et un seul sourire, une bise d un patient qui sort en bonne santé, une lettre de famille en deuil qui exprime leur reconnaissance de nous avoir vu nous démener une nuit entière pour offrir une mort digne à l être aimé. Toutes ces petites victoire sont ma force pour avancer les jours ou rien ne va, les jours ou j ai envie de claquer cette maudite porte d hôpital.

    Notre métier n est pas facile, il y a peu de beau moment mais tant que nous croyons en ce que nous faisons il sera toujours possible d aider une personne qui en a besoin. En ce qui concerne les patients impatients il faut que tu trouves ta petite technique pour les calmer et pour le coups ne pas prendre les critiques pour toi.

    Courage à toi et garde le cap

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    • admin6274 posted on avril 11, 2016 at 12:43

      Je dois t'avouer que j'essaie toujours de relativiser .. De voir le bon côté et de ne jamais leur jeter la faute. Mais dernièrement c'était moi de leur côté et de l'envers du décor souvent ce n'est pas beau du tout. Tout a été remis en question : les croyances, mes convictions sur cette profession. Aujourd'hui encore le doute m'habite mais merci d'avoir pris le temps de m'écrire !

      Je trouve du réconfort dans ton mot et Ca me fait chaud au cœur !

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    • admin6274 posted on avril 11, 2016 at 12:46

      Comment fais tu pour garder la tête hors de l'eau en t'investissant autant ? Je te trouve très forte, c'est admiratif !

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  • Aurélie aunatur-elle posted on avril 8, 2016 at 7:02

    C'est un très beau témoignage de ton ressenti vis à vis de ce métier pas facile du tout. En tant que psychologue j'ai travaillé dans les hôpitaux également avec des personnes en soins palliatifs, ayant le cancer ou tout simplement des proches des malades désemparés. On se sent impuissant face à leur maladie mais on est là pour les aider. Si tu n'es pas heureuse dans ce métier, change en vite car ce n'est pas une vie !

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    • admin6274 posted on avril 11, 2016 at 12:45

      C'est plus de la colère sur les jugements que l'on peut nous porter ou qui nous amènent à nous l'audit qui m'affectent !

      Je t'avoue que c'est une très grosse remise en question de ma part et je sature d'entendre que je dois me blinder. Parce que je n'ai pas envie de ne plus rien ressentir face à de tel sentiments ..

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  • Singulier Feminin posted on avril 9, 2016 at 10:55

    Sarah.. Cet article est poignant comme ton précédent "et si j'avais vécu l'horreur", je réalise que c'est vraiment un métier difficile tu as enduré beaucoup de choses et le pls difficile c'est sûrement de ne pas pouvoir en parler … On sent quand même un mal être alors j'espère que ça te comble sinon il n'est pas trop tard pour changer de voie <3

    Courage Belle Sarah !!!

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    • admin6274 posted on avril 11, 2016 at 12:47

      Je t'avoue que j'ai hâte de finir l'année qui me reste pour engager autre chose. Je suis à vif et j'ai tellement hâte de retrouver un peu de bon sens, de joie, et de simplicité ..

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  • Amélie posted on avril 12, 2016 at 2:20

    Et bien moi en tant que patiente, je trouve ton article rassurant… C'est rassurant de savoir que quelques membres du personnel hospitalier voient encore les patients comme des personnes. On se sent tellement infantilisé voire déshumanisé quand on est patient (et encore, je suis pharmacienne alors les médecins ne me prennent pas de haut, hahaha).
    Par contre excuse-moi d'être franche mais tu ne vas pas tenir longtemps dans cet état… Sans dire de changer de métier, peut-être que tu pourrais en parler à quelqu'un ? Je ne te connais pas personnellement mais à te lire tu sembles proche du burn out, alors pour ce que ça vaut, je t'envoie plein de courage !!!

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    • admin6274 posted on avril 13, 2016 at 9:07

      Je te remercie pour ce petit ! Je dois t'avouer que dans un an j'irais faire autre chose. Je ferais peut être d'autres études, ou peut être que je me prendrais une annee tranquille 🙂

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    • Amélie posted on avril 14, 2016 at 9:38

      Si j'étais infirmière je crois que je ferais infirmière scolaire ou puéricultrice en PMI – au moins tu as des horaires corrects 😉
      Bonne chance pour ta reconversion !

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