AUTRES Et si j’avais vécu l’horreur en psychiatrie ? 2 décembre 2015

 

En ce début d’hiver, j’ai passé les portes de cet hôpital. Je n’ai pas osé demander mon chemin, je n’ai pas osé regarder plus loin que mes pieds. Ni même me retourner, et pourtant j’en mourrais d’envie. Je marchais droit devant moi, droit devant pour trouver cette unité d’admission. Une unité où j’allais passer 5 semaines. Ce trajet j’allais faire deux fois par jours pendant 5 semaines. De nuit, surtout de nuit.
J’ai erré quelques minutes et j’ai réalisé que ces murs étaient immenses. Combien mesuraient-ils ? 5 mètres, 6, 7 peut être. Et ce parc, était-il surveillé ? Ou pouvais-je me cacher ? Et si je faisais demi-tour ? Si je rentrais simplement chez moi.. Cette idée m’a traversé la tête chaque heure de chaque jour.
Et puis, mes pensées ont été coupées. On m’a interpellé. Je crois que je n’ai pas tout compris, j’ai simplement suivi. Je suis montée par un escalier en ruine. Comment peut-on m’emmener ici ? Je me suis retrouvée face à une porte. Une porte blindée fermée à double tour. On m’a ouvert, on m’a fait traversé un couloir sombre, on m’a ouvert une deuxième porte. On m’a demandé de me changer et on a fermé à double tour.
Autour de moi, la peinture s’effritait. le vent soufflait, les portes claquaient, les cris retentissaient. Il faisait sombre. Il faisait froid. On m’a ouvert. J’ai marché à nouveau dans ce couloir. J’y ai marché chaque jour pendant cinq semaines. Chaque jour où je me suis demandée qui serait le premier à me sauter dessus.
A travers le hublot des portes, des yeux noirs me fixaient sans sourcillaient. Ils m’intimidaient. Je ne devais pas le montrer. Je ne devais pas leur apporter satisfaction. Ça criait, ça crie toujours. J’ai sursauté. On me l’a reproché.
Je suis rentrée dans cette salle. Je n’ai pas su dire combien ils étaient. Peut être 10, ou 11. Tous en blanc. J’ai eu un moment de recul. On s’est ri de moi. Peut être qu’il n’y a pas de raison, peut être qu’ils ne s’en soucient plus. On m’a tendu un boitier relié à un fil. Un boitier qui sonnait à chaque fois que je me penchais.
Je suis sortie de cette salle. J’ai marché dans ces couloirs,regardé chaque montre, chaque horloge. J’ai regardé chaque seconde. Et puis on m’a demandé si ce lieu était une prison. J’avais envie d’hurler que oui, que je voulais sortir, qu’on me libère. Mais je ne pouvais pas. J’ai expliqué la différence alors même qu’elle n’était pas claire pour moi. Je me suis prise à penser que la prison c’était mieux. En prison ils ont la télé, ils se fournissent des téléphones, ils ont droit à des balades.
J’ai continué, un jour, deux jours, 5 jours, 1 semaine, puis deux, etc. Je me levais tout les matins pleine de nausées, pétrifiée de peur. Peur de ces lieux, peur de ces cris, de ces regards noirs et incessants. Je me levais et j’y allais. Chaque matin j’espérais avoir un soucis, une excuse toute trouvée, quelque chose, tout et n’importe quoi pour ne pas y aller.
J’ai passé ces murs, traversé ce parc humide, monté ces escaliers en ruine, sonné à cette porte, traversé seule ce couloir noir, baisser les yeux devant les têtes derrière les hublots, ouvrir et fermé cette porte et refaire ce chemin inverse jusqu’à cette salle pleine de monde.
Et puis il y avait ces chambres. Ces chambres faites pour que les angoisses disparaissent mais qui m’angoissaient plus qu’autre chose. Ces chambres vides, fermées à double tour avec un lit en pleins milieu de la pièce. Un lit soudé au sol. Un lit sur lequel il a les pieds et les mains attachés en croix, ou parfois même son buste est attaché. Et puis il y a ces cris, ses images qui m’envahissent.
Ce couloir, la nuit, le vent qui semble lui même se plaindre. Ces personnes fermées, impulsives et violentes.
Les jours se ressemblent et pourtant ils semblent de plus en plus violents, de plus en plus long, de plus en plus sombres. Plus ils avancent, plus j’essaie de trouver une excuse. et si j’arrêtais de me faire glisser vers le fond. Et si c’était moi qui étais dans le trou noir.

J’ai peur, c’est la loi du silence. J’ai peur et je dois continuer à y aller. Je vis l’horreur de la psychiatrie quand pour d’autre c’est devenu un quotidien.

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8 Comments

  • Anonyme posted on décembre 2, 2015 at 9:18

    Ton article est hyper touchant ma Sarah et je ne savait pas que tu avais été infirmière dans un tel milieu 🙁 …sensible comme tu es je comprends que ça t'aie bouleversé…Je trouve ça courageux que tu aies réussi à coucher des pensées sur du papier…ça a du te faire du bien..je t'embrasse fort, Lili

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    • admin6274 posted on décembre 3, 2015 at 9:36

      J'y suis en stage en ce moment et cest tellement difficile psychologiquement ! Je crois qu'écrire m'a légèrement soulagé, je n'en suis pas certaine, mais ce milieu fait vraiment froid dans le dos 🙂

      Merci pour ton petit mot ma Lili, il m'a donné le sourire !

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  • Le monde de Justine posted on décembre 2, 2015 at 9:52

    Vraiment angoissant, ça doit vraiment pas être facile, mais j'étais toujours voulu voir ça en vrai, j'avais même pensé travailler là dedans, mais ça fait froid dans le dos et sensible que je suis, ça ne m'aurait surement pas convenu, en tout cas, tu as beaucoup de courage ! Bravo ! Bisous

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    • admin6274 posted on décembre 3, 2015 at 9:40

      Je dois t'avouer qu'avant d'y aller je suis passée par tout les modes : curiosité, peur, excitation de faire autre chose que des soins, mais à partir du moment où j'ai passé le pas de cette porte fermée à double tour, j'ai angoissé. Les locaux datent des années 30, les lits des années 50, cest très rudimentaire, les patients sont angoissant et angoisses .. Brr, je dois t'avouer que ça fait vraiment froid dans le dos. Ce n'est pas un lieu où tu peux te relaxer, ou etre à ton aise !

      Je crois que plus jamais je ne pourrais y remettre un pied ! Merci pour ton mot, essaies en un si tu es curieuse mais crois moi, ce n'est pas la joie !

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  • Estelle Heart posted on décembre 3, 2015 at 2:28

    Impressionnant ton article, on le lit comme le début d'un polard… Mais c'est du vécu.. Au début je pensais que tu devais y travailler pour longtemps, dans le sens ne pas changer de travail et je me suis dis "mais c'est super difficile, pourquoi elle fait ça ?" Ensuite j'ai compris que c'était un stage, ça m'a soulagé pour toi, et dans un sens je comprends aussi ceux qui malheureusement y sont "habitués"… Enfin en tous cas, un bel article, vraiment. ♥

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    • admin6274 posted on décembre 3, 2015 at 5:45

      Je suis vraiment très heureuse que cet article t'ait plu. C'était très apaisant pour moi de poser des mots dessus !
      Je dois t'avouer que moi j'ai du mal à comprendre comment on peut s'habituer à cette ambiance angoissante !

      Je te remercie enormement pour ce beau commentaire que tu as posté la ! Je ne m'y attendais pas du tout, merci merci merci

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  • Singulier Feminin posted on décembre 3, 2015 at 7:46

    Mais quelle plume ! Waw je suis scotché on s'y croirait presque j'ai lu ton article dans le noir j'avais les frissons.. Par contre je m'attendais à une chute heureuse je ne sais pas pourquoi mais tu as l'air de vivre l'enfer comme dans Huis Clos j'espère que ça va aller et que cette expérience t'aura enrichi !

    Pleins de bisous et de bonnes ondes belle Sarah !

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    • admin6274 posted on décembre 3, 2015 at 8:51

      La fin heureuse arrive dans deux semaines ! Dans deux semaines je serais vraiment libérée de ce monde. C'est vrai que d'habitude j'attend toujours la fin de mes stages pour vous livrer mes témoignages mais là je crois que j'avais besoin de m'exprimer .. Avant de passer ces murs, je m'attendais à une ambiance vol au dessus d'un nid de coucou mais en fait c'est pire .. Me lever chaque matin et passer ces murs, j'en ai froid dans le dos !

      Heureusement que mes proches sont la !

      Merci beaucoup pour ton petit mot, je ne connais pas huit clos mais je dois t'avouer avoir un peu peur de le regarder !!

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